31/01/2006

Paul II

Nous étions assis, face-à-face, je laissais s'écouler quelques secondes avant de parler. Paul contenait tant bien que mal une envie rageuse de me crier son mépris, ses yeux brulaient le silence entre nous, c'était difficile de ne pas s'en apercevoir. En tous cas, il ne cachait pas son dégoût de se retrouver là. J'admettais à cet instant qu'il avait peut-être souffert plus que les autres de ma façon d'être. Je ne désespérais pas de resentir une pointe de compatissance, je devais bien en être capable après tout. Bon, difficile d'attendre plus longtemps, je sentais qu'il allait exploser or je devais parler le premier, le surprendre par un ton tiède et confident. Allez K, mon vieux, c'est le moment de prouver que t'es humain...

- Paul, je sais que tu te demandes ce que tu fais ici et je ne tiens pas à ce que tu poses des questions inutiles. Je ne t'ai pas appelé pour te faire subir une enième humiliation, je...
- Je peux savoir pourquoi, alors ?
- Ecoute, j'aimerais te proposer quelques chose ...
- Vous ? Me proposer quelque chose ? Faut-il que je vous rappelle que je suis "PD", comme vous aimez le préciser partout où vous passez.
- Je te demande de ne pas le prendre comme ça cette fois, Paul. Je reconnais avoir peut-être...
- ... Avoir été trop loin ? Franchement, vous reconnaissez ça ? Ben laissez-moi vous dire que je n'en ai vraiment rien à faire de votre petite confession matinale. Oui, vous avez été trop loin !
- Je l'admets enfin. Ne pense pas que c'est facile, pour moi, d'avoir à te dire ça...
- AH non, ça je vois, vous ramez un peu à vrai dire. On vous voit rarement aussi vulnérable, K., mais je dois vous avouer que ça me laisse froid. J'ignore quelle prise de conscience vous est tombée dessus cette nuit mais je trouve vos excuses pitoyables. Maintenant, je vais regagner mon bureau, vous me faites pit...
- Bon, fiotte, écoute-moi trèèèèèès attentivement. Je n'ai pas été décoller ton petit cul maniéré de sa chaise pour lui présenter des excuses. La seule raison pour laquelle tu es là est la suivante : j'ai besoin de toi pour un job un peu particulier. J'avais imaginé que l'on pourrait enterrer la hache de guerre le temps de ce boulot mais là, maintenant, c'est clair que j'en suis incapable. Je sais que tu me hais et que pour ça tu refuseras ma proposition mais laisse-moi te dire : ce job te sera utile autant qu'à moi, autant qu'à toute cette boîte. Ce n'est pas moi qui te demande un service, c'est toute cette putain d'entreprise, dont toi-même.
A ce moment-là, il s'est levé lentement, complètement retourné. Je crois qu'il avait fini par se sentir en confiance en me voyant m'aplatir devant lui. Je crois qu'il s'était mis à aimer ça et qu'il était progressivement rentré dans le personnage du redresseur de tort, il commençait à se faire justice lui-même et se surprenait à en retirer un plaisir sadique et intense. Rassuré, il s'était montré plus audacieux et n'allait pas manquer d'en arriver aux insultes... Ma dernière réplique venait de le couper en plein élan. Il n'était pas refroidi mais congelé sur place, ses doigts pianotaient dans l'air, cherchant je-ne-sais-quoi qui l'aurait aidé à retrouver une contenance. Choqué, il ne s'était pas encore complètement refermé sur lui-même, je devais insister, profiter de son trouble.

- Reste assis s'il te plaît, je vais être franc avec toi.

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