21/12/2006

déjeuner chez Short

Paul-Klee-Ancient-SoundCe matin-là, Mouse D. Short s'était levé de très bonne heure. Depuis la veille, il n'avait pratiquement rien dit, pas même à ses fils qui l'avaient pourtant questionné sur son apparté avec "l'excité". Mouse avait étouffé sa réponse dans un grognement qui avait dissuadé toute envie d'insister. Jenny Short, sa femme, n'avait pas mis deux minutes avant de flairer le malaise qui habitait son petit homme. Comme elle le connaissait bien, elle ne lui avait posé aucune question. "Il parlera quand il parlera" avait-elle annoncé à ses ouailles pour les calmer.

Après une nuit toute blanche, Mouse était arrivé à la conclusion que cette situation allait forcément détruire quelqu'un, mais que ce ne serait pas l'un des siens. Cette nouvelle perspective l'avait tout de suite apaisé. En très grande forme en dépit de sa petite nuit, il s'était dit qu'il profiterait du petit déjeuner pour mettre tout le monde au courant. Mouse D. Short aurait aimé leur proposer un plan d'action, un planning détaillé des événements à venir mais, à son plus grand regret, il n'était que l'instrument de ce personnage hargneux qu'il avait rencontré la veille, un certain K quelque chose. Saturé par ses propres questions, Short décida qu'il réfléchirait mieux en marchant.

Quand il revint, la maison était toujorus silencieuse. Short s'assit dans le rocking chair qui meublait le corridor d'entrée. De là, il avait une vue impayable du large escalier par lequel il verrait descendre un par un les membres encore ensommeillés de sa petite tribu. Sitôt qu'ils furent tous réunis, il passa aux aveux.

- "Hier, comme certains ont pu le constater, nous avons fait une rencontre malheureuse dont il nous faut aujourd'hui assumer les conséquences" commença Short sur un ton solennel. Ses quatre fils, sa femme, son frère aîné qui était veuf et sa fille Laura, tous l'écoutaient avec une attention particulière. Personne n'ignorait que quelque chose de grave tracassait Mouse D. Short et c'était la famille entière qui en subissait la tension. La famille Short faisait partie de ces clans dont les liens se sont resserrés constamment au cours des brimades successives dont ils furent les victimes. Dans le cas de Short, il s'agissait de cette taille bien en dessous de la moyenne, sempiternel objet des railleries communes et unique cible d'archers sans imagination. Depuis leur première classe, alors que les autres gosses frôlaient à peine le mètre trente, les Shorts regardaient déjà leurs semblables d'en bas ! Après cela, toute leur vie s'était focalisée sur la gestion de leur handicap. Ils en étaient naturellement arrivés à se rassembler, "s'unir pour grandir" avait proféré Mouse un soir de grande colère. - "L'homme que certains d'entre vous ont rencontré hier à la Boîte m'a chargé d'une mission qui, je le crains, risque bien de mettre un terme à nos recherches. Ce "K.", comme il se fait appeler, n'a vraiment rien de commun, je vous l'assure. Je pourrais jurer qu'il ignore tout de notre travail. A l'évidence, cet homme en est au stade de l'intuition pugnace, celle qui vous houspille, qui vous démange, qui vous extrait de votre désoeuvrement de petit employé lambda et vous pousse à l'exploit. Il dégageait une hargne, mes enfants, une excitation aride et violente. Il brule de connaître le sens de notre projet mais n'en possède aucune clé. Mais qu'à cela ne tienne, il a déclaré la guerre ! Une guerre à l'aveugle contre un ennemi qu'il ignore mais qu'il a néanmoins incarné, personnifié... " Short respira longuement. La tablée ne bronchait pas. Ils se faisaient tous violence pour sortir rapidement de la brume matinale et ne rien perdre des explications du patriarche. Ils voulaient tous être fixés: qui était donc devenu la cible de K. Ils craignaient pour Mouse, bien sûr, mais aussi pour edgar qui avait été le premier à faire la connaissance de K. et de Julie. Quelques chuchotements naissaient autour de la table, Mouse reprit :

- "Nous avons reçu l'ordre d'assassiner Boss" lâcha-t-il finalement.


(photo: Paul Klee - "ancient sound")

12:53 Écrit par dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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