21/12/2006

Camarades !

fonctionnaireAprès quelques secondes d'un silence glacé, Laura fit remarquer que la famille Short n'avait jamais fait dans le meurtre. Leur petite taille les avait naturellement conduits sur une voie professionnelle marginale mais, en effet, aucun d'entre eux n'avaient les compétences requises pour assassiner un homme.

- " D'autant plus, ajouta Mouse, qu'il sagit ici de notre employeur, presqu'un mécène."
- "Tout à fait" reprit l'assemblée en choeur.
- "Ceci dit, ne nous voilons pas la face pour autant, tempéra l'aîné. Il y a bien longtemps que plus personne à la boîte ne voit dans notre activité la dimension scientifique et profondément novatrice qui nous inspire depuis plusieurs années. Aujourd'hui, plus personne ne nous regarde avec l'intérêt des débuts. Nous ne sommes plus considérés que comme du petit personnel de maintenance, on se contente d'entretenir le système, de passer de l'huile là où il faut, nous n'assurons plus que le train-train libidineux d'une classe supérieure de fonctionnaires sur le déclin. Rappelez-vous nos promesses d'émancipation, notre désir d'étendre à tous les privilèges de l'orgasme. Ne sommes-nous pas tous résignés ? Ne sommes-nous pas devenus nous aussi de petits fonctionnaires confortablement accrochés à notre salaire médiocre ? Pouvons-nous encore feindre de travailler par conviction ?

La voix de Short occupait tout l'espace. Son discours prenait progressivement l'accent du syndicaliste vigilant, fougueux et contestataire. A mesure qu'il parlait, on voyait tous les sourcils se froncer, comme pour mieux acquiescer. Egdar et ses frères opinaient, concentrés, littéralement pendus aux lèvres de leur père. Toute la famille prenait une leçon de rigueur morale et approuvait d'être ainsi rappelés à l'ordre.

- "Quand j'ai rencontré Boss pour la première fois, votre mère et moi commercialisions déjà quelques jouets sexuels à utiliser au bureau. Nous étions alors convaincus de la nécessité de pacifier les rapports humains dans les entreprises et nous pensions bien y arriver en agissant directement sur la sexualité des travailleurs. Les premières expériences que nous avions menées dans un petit cabinet d'avocats s'étaient révélées très positives. A l'époque, nous travaillions sur la masturbation. Nous avions réussi à prouver qu'elle agissait comme un rempart au stress galopant et aux sautes d'humeurs profondément néfastes au monde de l'entreprise et à sa rentabilité. Par l'entremise de nos petits jouets, nous parvenions à déshiniber les travailleurs, nous encouragions leur nature sexualisée et leur donnions les clés de l'assouvissement.

- "Boss avait entendu parler de l'expérience et souhaitait étudier avec nous une solution plus aboutie pour sa propre entreprise. Par "plus aboutie", il voulait dire plus humaine, plus incarnée. D'où ma proposition de faire intervenir une femme de chaires et d'os. Nous connaissions Sandrine depuis un moment déjà. Elle nous avait rendu plusieurs services au cabinet d'avocat mais elle ne s'était pas encore investie physiquement jusque là. Nous négociâmes son salaire avec Boss, si bien qu'elle rejoint la boîte trois semaines à peine après notre premier contact avec Boss. Le temps de définir le déroulement des "scéances", Sandrine jouait le rôle d'assistante de direction, histoire de faire connaissance avec la clientèle. Ils étaient 8 à se partager le quatrième étage et nous pensions qu'il était préférable de procéder progressivement. Personnellement, je craignais qu'un grand déballage publique au sein de l'entreprise ne favorise l'émergence d'une contestation puritaine tout à fait déplacée. En ne nous adressant qu'à un public de quinquagénaires mariés depuis longtemps, nous pensions bien rencontrer un vif intérêt, voire même une demande de leur part. Et en effet, nous étions loin d'imaginer à quel point le mariage, chez les grandes tailles, interrompait aussi net le parcours sexuel de chacun. En quatre mois à peine, Sandrine avait pu s'entretenir avec les huit directeurs concernés et elle en avait fait jouir six d'entre eux. Les deux derniers n'ayant pas du tout apprécié l'initiative, Boss les avait délocalisé dans sa filière Ardechoise.

Bien sûr, tous les Short connaissaient déjà par coeur l'histoire de leur métier. Mais harrangués de la sorte, ils mesuraient vraiment le caractère philantropique de leur vocation. L'admiration naturelle qu'ils vouaient à leur père s'en trouvait décuplée, car non seulement la motivation sans borne de Mouse les avait sortis de la vie morose promise par leur handicap, mais son optimisme obstiné leur avait ouvert les portes d'une profession fondamentalement humaine et louable. A ce stade, plus personne ne pensait à assassiner Boss. Seule comptait l'envie de relancer la croisade familialle contre l'aigreur de la mal-baise.

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déjeuner chez Short

Paul-Klee-Ancient-SoundCe matin-là, Mouse D. Short s'était levé de très bonne heure. Depuis la veille, il n'avait pratiquement rien dit, pas même à ses fils qui l'avaient pourtant questionné sur son apparté avec "l'excité". Mouse avait étouffé sa réponse dans un grognement qui avait dissuadé toute envie d'insister. Jenny Short, sa femme, n'avait pas mis deux minutes avant de flairer le malaise qui habitait son petit homme. Comme elle le connaissait bien, elle ne lui avait posé aucune question. "Il parlera quand il parlera" avait-elle annoncé à ses ouailles pour les calmer.

Après une nuit toute blanche, Mouse était arrivé à la conclusion que cette situation allait forcément détruire quelqu'un, mais que ce ne serait pas l'un des siens. Cette nouvelle perspective l'avait tout de suite apaisé. En très grande forme en dépit de sa petite nuit, il s'était dit qu'il profiterait du petit déjeuner pour mettre tout le monde au courant. Mouse D. Short aurait aimé leur proposer un plan d'action, un planning détaillé des événements à venir mais, à son plus grand regret, il n'était que l'instrument de ce personnage hargneux qu'il avait rencontré la veille, un certain K quelque chose. Saturé par ses propres questions, Short décida qu'il réfléchirait mieux en marchant.

Quand il revint, la maison était toujorus silencieuse. Short s'assit dans le rocking chair qui meublait le corridor d'entrée. De là, il avait une vue impayable du large escalier par lequel il verrait descendre un par un les membres encore ensommeillés de sa petite tribu. Sitôt qu'ils furent tous réunis, il passa aux aveux.

- "Hier, comme certains ont pu le constater, nous avons fait une rencontre malheureuse dont il nous faut aujourd'hui assumer les conséquences" commença Short sur un ton solennel. Ses quatre fils, sa femme, son frère aîné qui était veuf et sa fille Laura, tous l'écoutaient avec une attention particulière. Personne n'ignorait que quelque chose de grave tracassait Mouse D. Short et c'était la famille entière qui en subissait la tension. La famille Short faisait partie de ces clans dont les liens se sont resserrés constamment au cours des brimades successives dont ils furent les victimes. Dans le cas de Short, il s'agissait de cette taille bien en dessous de la moyenne, sempiternel objet des railleries communes et unique cible d'archers sans imagination. Depuis leur première classe, alors que les autres gosses frôlaient à peine le mètre trente, les Shorts regardaient déjà leurs semblables d'en bas ! Après cela, toute leur vie s'était focalisée sur la gestion de leur handicap. Ils en étaient naturellement arrivés à se rassembler, "s'unir pour grandir" avait proféré Mouse un soir de grande colère. - "L'homme que certains d'entre vous ont rencontré hier à la Boîte m'a chargé d'une mission qui, je le crains, risque bien de mettre un terme à nos recherches. Ce "K.", comme il se fait appeler, n'a vraiment rien de commun, je vous l'assure. Je pourrais jurer qu'il ignore tout de notre travail. A l'évidence, cet homme en est au stade de l'intuition pugnace, celle qui vous houspille, qui vous démange, qui vous extrait de votre désoeuvrement de petit employé lambda et vous pousse à l'exploit. Il dégageait une hargne, mes enfants, une excitation aride et violente. Il brule de connaître le sens de notre projet mais n'en possède aucune clé. Mais qu'à cela ne tienne, il a déclaré la guerre ! Une guerre à l'aveugle contre un ennemi qu'il ignore mais qu'il a néanmoins incarné, personnifié... " Short respira longuement. La tablée ne bronchait pas. Ils se faisaient tous violence pour sortir rapidement de la brume matinale et ne rien perdre des explications du patriarche. Ils voulaient tous être fixés: qui était donc devenu la cible de K. Ils craignaient pour Mouse, bien sûr, mais aussi pour edgar qui avait été le premier à faire la connaissance de K. et de Julie. Quelques chuchotements naissaient autour de la table, Mouse reprit :

- "Nous avons reçu l'ordre d'assassiner Boss" lâcha-t-il finalement.


(photo: Paul Klee - "ancient sound")

12:53 Écrit par dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

03/11/2006

Lendemain, jour 1.

images6:42 am. Je laissais Julie regagner son bureau. Pas envie de lui dire où j'allais. Nous sentions tous les deux qu'il fallait parler, briser la glace, mais je me sentais incapable d'engager la moindre conversation avec elle. En tous cas pas maintenant.

La porte de la cave était ouverte quand je me présentai devant elle. Je frappai deux fois avant d'entendre la voix matinale de Sandrine : "Oui, j'arrive".

S. - Ah,c'est toi, K. ! Bonjour
K. - Salut ma grosse, tout va bien ?
S. - Ca va, oui. Juste deux ou trois dossiers chauds à finir ce matin. Boss doit passer les prendre vers midi.
K. Je vois. Ca doit être des dossiers brûlants pour te trouver ici avant 7h. Je vais pas m'attarder alors.
S. - Bah, je peux quand même t'inviter quelques minutes là derrière hein. Je ne suis pas si pressée.
K. - Merci mais non merci. C'est pas la grande forme ce matin. Et puis, je sais pas comment tu fais, Sandrine. Tous ces connards pansus qui défilent ici pour juter en vitesse, ça me fout l' cafard. J'ai même aperçu un nain hier, même pas un mec de la boîte en plus. Je sais pas comment tu fais.

Tout ce que Sandrine me dirait sur Short était bon à prendre. Fallait juste espérer qu'elle fasse pas l'innocente. Mais je la connaissais, Sandrine, c'était pas son genre.

S. - Oh, Short, c'est un peu différent. Tu sais que je ne peux pas te dire tout K. mais tu peux me croire, Short est surtout un employé ici. On ne peut pas dire qu'il profite, c'est même plutôt l'inverse.
K. - Tout ça parce qu'il passe un coup d'aspirateur en fin d'après-midi. Tu serais pas amoureuse d'un nain toi par hasard ?
S. - T'es trop con, je devrais pas parler avec toi, qu'elle lâcha en souriant. Ce qui est sûr, c'est que tu te trompes sur Short. Et de toutes façons, je crois vraiment que tu devrais oublier cette histoire, venir avec moi derrière et faire ta journée comme le bon petit employé colérique que tu es.
K. - Je vais être très franc avec toi, Sandrine; avec un peu de chance, tu arrêteras de me traiter comme le dernier des trous de cul.
S. - Dis-moi donc. (Je sentais de l'amusement dans sa voix)
K. - Quelqu'un va assassiner Boss dans les prochains jours !
S. - Quoi ?
K. - C'est quelqu'un de la boîte, je sais pas encore qui mais je suis certain que ça concerne ce qu'il se passe dans cette cave.

09:47 Écrit par dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

23/08/2006

 

6 : 30 am. Je regardais mes yeux bouffis dans le miroir des toilettes du troisième. J'encaissais mal les efforts de la nuit. Julie se maquillait à côté de moi, on était parti dans une précipitation des plus anarchique. Se réveiller côte à côte nous avait foutu mal, comme des gosses peu à l'aise. Au réveil, généralement, je ne suis pas des plus causant. On s'était chacun rué vers nos fringues puis, une fois habillés, pour ne pas rester comme deux glands en fleur l'un face à l'autre, on avait tracé vers la boîte. Trajet on ne peut plus silencieux.

Amarré à la machine à café, mes idées retrouvaient un semblant de cohérence, ma journée se construisait mentalement. A 18h, j'étais sensé remettre à Short le plan complet de l'assassinat de Boss. Je m'attendais vaguement à un coup tordu de sa part. Peut-être m'attendrait-il avec une horde de nains vicelards, près à me bouffer ce qu'il me restait sous la ceinture. Peut-être même aurait-il prévenu Boss, auquel cas c'en serait fini de K. dans cette boîte. Ce serait pas la fin du monde mais, à choisir, je préférais la jouer à ma façon. Comment ? C'était une autre histoire, je n'avais pas encore la moindre idée de la stratégie à adopter. Paul n'allait plus tarder, prêt à recevoir mes ordres. Je n'étais pas préparé.

Je décidai d'aller rendre visite à Sandrine. A cette heure-là, elle n'était certainement plus très loin du bureau, je l'attendrais dans sa cave.

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22/08/2006

tout en marchant

Je marchais depuis quelques minutes, la minuscule taverne de Carlos Lejos n'était plus très loin. Bizarrement, je m'étais rarement senti aussi bien de toute ma vie. Pour la première fois, l'austère trottoir de ce quartier hors de prix me semblait confortable, presque mou. Mes jambes cotonneuses appréciaient beaucoup. S'il avait fallu que je me plaigne de quoique ce soit à ce moment-là, je me serais trouvé dans la merde. Pour une fois, une très rare fois, je me sentais comblé ! Je commandai les tapas poliment, calmement. Je m'aperçus que ce mongolien d'Andreas oubliait une fois de plus de scotcher le petit pot d'anchois et que ces derniers n'allaient pas manquer de se casser la gueule dans le sachet hautement perméable de la Casa Lejos. Je ne bronchai pas. Je souris vaguement, payai et m'en allai.

Sur le chemin du retour, une pensée étrange me traversa de part en part. Comment pouvais-je me sentir à ce point "bêtement bien" alors que Julie était loin, très loin, d'être le coup de l'année ? Plusieurs fois auparavant, je m'étais déjà trouvé niaisement heureux à la suite de quelques pilonnages bestiaux, je devais bien l'admettre. Mais - et je ne le déplorais même pas - Julie était loin d'appartenir à la caste bénie des baiseuses-nées ! Filmée, sa gestuelle n'aurait probablement excité qu'une frange infime d'onanistes incurables, quelques obsédés pathologiques à la rigueur, mais tout homme équilibré aurait rapidement conclu à un beau cul un peu gauche. Vraiment pas de quoi s'user le gland.

Et pourtant, j'avançais le dard en berne, pressé de remettre le couvert.

17:41 Écrit par dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |